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L’œuvre d’Allen Ginsberg : un moment déterminant dans l’histoire de la littérature américaine.

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L’œuvre d’Allen Ginsberg : un moment déterminant dans l’histoire de la littérature américaine. Posted on 27 décembre 2020

Dans la nuit du 7 octobre 1955, au 3119 Fillmore Street à San Francisco, Allen Ginsberg lit son poème « Howl » pour la première fois devant un public. Décrit par ceux qui y ont assisté comme une occasion psychologiquement orgiaque, cet événement, connu sous le nom de « Six Gallery Reading », a jeté le poète au grand jour avec ce qui sera plus tard considéré comme l’une des plus grandes œuvres « Beat » de la littérature américaine.  Jack Kerouac, ami proche de Ginsberg et aussi écrivain, brosse un tableau saisissant de cette lecture dans son roman de 1958, « The Dharma Bums » : « Bref, j’ai suivi toute la bande de poètes hurlants à la lecture à la Gallery Six ce soir-là, qui était, entre autres choses importantes, la nuit de la naissance de la Renaissance de la poésie de San Francisco. Tout le monde était là. C’était une nuit de folie […] à onze heures, quand Alvah Goldbrook [Allen Ginsberg] lisait son poème « Wail » [« Howl »], ivre et les bras écartés, tout le monde criait « Allez ! Allez ! Allez ! » (comme à une « jam session ») et le vieux Rheinhold Cacoethes [Kenneth Rexroth], le père de la scène poétique du Frisco, essuyait ses larmes en état de joie. » Après la publication de « Howl », un procès conflictuel d’obscénité s’est tenu en 1957, à la suite duquel la réponse à la question « une œuvre littéraire peut-elle être considérée comme obscène sur la base de certains mots, si elle possède une valeur littéraire rédemptrice dans son ensemble » a été donnée après deux semaines de délibération : « non ». Ce résultat a été une victoire non seulement pour Ginsberg, mais aussi pour la liberté d’expression dans l’ensemble des États-Unis.  Ces premiers poètes « Beat » font partie de ceux qui ont ouvert la voie aux mouvements de contre-culture globalisés des années soixante et peuvent être considérés comme les pionniers de l’émancipation littéraire des temps modernes. A ce jour, son travail créatif offre une perspective exclusive sur une vie extraordinaire au sein de la « Beat Generation » à un moment déterminant dans l’histoire de la littérature américaine.

Né et élevé au sein d’une famille juive du New Jersey, Ginsberg a rapidement développé son intérêt pour la littérature grâce aux conseils de son père, le professeur et poète Louis Ginsberg, et plus tard grâce aux œuvres de l’influent écrivain de vers libre, Walt Whitman.

« Quelles pensées j’ai de toi ce soir, Walt Whitman, car j’ai marché dans les petites rues sous les arbres avec un mal de tête complexé en regardant la pleine lune. »

– A Supermarket in California, Allen Ginsberg

La mère de Ginsberg, Naomi Ginsberg, a souffert d’une maladie mentale tout au long de l’enfance d’Allen et sa paranoïa a plus tard influencé une grande partie de son travail. La dernière lettre qu’elle lui a adressée, envoyée depuis l’un des nombreux hôpitaux où elle a été admise, est une triste indication que ses délires ont persisté malgré son traitement : « la clé est dans la fenêtre, la clé est dans la lumière du soleil à la fenêtre – j’ai la clé – marie-toi Allen ne prends pas de drogues – la clé est dans les barreaux, dans la lumière du soleil à la fenêtre ». Ginsberg a plus tard consacré un poème biographique, « Kaddish », à ses épreuves avec l’institutionnalisation et son trouble psychiatrique. 

« Seulement pour l’avoir vue pleurer sur des tables grises dans les longues salles de son univers
[…]
avec tes yeux qui courent nus en dehors de l’appartement en criant dans le couloir
avec tes yeux qui sont emmenés par des policiers à une ambulance
[…]
avec tes yeux de divorce
avec tes yeux d’AVC
avec tes yeux seuls
avec tes yeux
avec tes yeux
avec ta mort pleine de fleurs »

– Kaddish, Allen Ginsberg

C’est en 1945 à l’université Columbia de New York que Ginsberg rencontre Lucien Carr, Jack Kerouac, William S Burroughs, Gregory Corso et John Clellon Holmes parmi d’autres futurs auteurs « Beat ». Ils développent l’idée d’une « nouvelle vision », en opposition aux idéaux littéraires classiques, et s’unissent par leurs espoirs pour l’Amérique d’après-guerre. Ces années ont été formatrices pour le style et les croyances de Ginsberg ; sa créativité a évolué grâce à l’encouragement de ses nouveaux amis et à sa vie étudiante expérimentale. En 1993, lors d’une conférence donnée à une assemblée d’étudiants bouddhistes, il a décrit ces premiers efforts universitaires comme une préoccupation par « la poésie comme une sorte de sonde gnostique dans une nouvelle conscience ou une manifestation d’une nouvelle conscience ». Même alors qu’il était jeune adulte, Ginsberg a insisté sur l’importance de la franchise dans la poésie, le point central de son travail littéraire tout au long de sa carrière.

« Aujourd’hui, par la fenêtre, les arbres semblaient être des organismes vivants sur la lune. »

– The Trembling of the Veil, Allen Ginsberg

Malgré les efforts littéraires de Ginsberg, il a régulièrement eu des problèmes avec l’autorité sur le campus et en dehors, faisant face à des mesures disciplinaires et explorant les marges de la société de New York. Après une relation par intermittence avec l’université, il obtient son diplôme en 1948. Il a eu une aventure mouvementée avec Neal Cassady, surtout connu pour ses alter egos littéraires Dean Moriarty, Cody Pomeray et le chauffeur du bus dans « The Electric Kool-Aid Acid Test ». Peu après la fin de cette relation, Ginsberg a eu une hallucination auditive bouleversante en lisant de la poésie dans son appartement à East Harlem. Il a entendu la voix de William Blake qui lisait le poème « Ah ! Sun-flower » de 1794 d’une voix résonnante « si complètement tendre et si merveilleusement ancienne ». Ginsberg a affirmé qu’il était tout à fait sobre au moment de l’hallucination et a même pensé au début que c’était la voix de Dieu qui était venue à lui dans une forme de visitation religieuse.

« Mon corps s’est soudainement senti léger, et un sentiment de conscience cosmique, de vibrations, de compréhension, d’émerveillement et de surprise. Et ce fut un réveil soudain dans un univers réel totalement plus profond que celui dans lequel j’avais existé. »

– The Paris Review 1965 Interview, Allen Ginsberg

Suite à cet événement, Ginsberg s’est lancé dans un voyage de découverte de soi-même à la recherche de la raison de cette hallucination. Il a cherché un moyen d’intégrer sa nouvelle perspective sur la conscience dans sa vie quotidienne. Il s’est embarqué dans ce qu’il a appelé le premier grand voyage de sa vie : il a fait du stop le long de la côte ouest jusqu’au Mexique, où il a travaillé dans une plantation jusqu’à ce qu’il ait l’argent nécessaire pour continuer jusqu’à San Francisco. Les autres Beats se sont lentement rassemblés dans la ville du « Golden Gate » pour contribuer à ce qui est devenu la Renaissance Poétique de San Francisco. Après l’extraordinaire « Six Gallery Reading » mentionnée ci-dessus, l’éditeur Lawrence Ferlinghetti envoya à Ginsberg le télégramme suivant : « Je vous salue au début d’une grande carrière. Quand vais-je recevoir un manuscrit de Howl ? » Le résultat de la bataille juridique qui a suivi la publication du poème a confirmé que le commentaire social et le pouvoir esthétique étaient des défenses juridiques contre une accusation d’obscénité.

« Appartements robots ! Banlieues invisibles ! Trésoreries squelettiques ! Capitales aveugles ! Industries démoniaques ! Nations spectrales ! Asiles invincibles ! Bites en granit ! Bombes monstrueuses ! »

– Howl, Allen Ginsberg

Non seulement Ginsberg s’accroche aux souvenirs de son hallucination littéraire, mais il reste profondément préoccupé par l’état politique et social de l’Amérique. Il décida que l’acquisition d’une perspective extérieure par le biais de voyages internationaux serait utile pour forger des solutions politiques. Pendant de nombreuses années, il voyagea à Cuba, au Pérou, en Bolivie, au Chili, en Angleterre, en France, au Maroc, en République tchèque, en Grèce et au Japon, entre autres. En 1962 et 1963, il a exploré l’Inde avec son partenaire Peter Orlovsky. Il a beaucoup écrit sur ses expériences parmi les sans-abris et sa recherche d’éveil spirituel parmi les moines. Il encourage ses amis américains à le rejoindre par de longues lettres dans lesquelles il décrit ses aventures.

« Partout en Inde, il y a des endroits gratuits ou bon marché où loger […]. S’il y a un homme saint dans les alentours, on peut avoir un darshan (sa présence) ou parler avec lui […]. J’ai demandé où je peux trouver un maître. Et il sourit et touche son cœur et dit que le seul maître est son propre cœur […]. Peter est tout habillé d’une chemise de soie fluide et se dirige vers la ville de Mahim au Chinaman, fredonnant Bach. Les Indiens sont tous amicaux et le considèrent comme une sorte de saddhu américain, donc il est expansif et parle beaucoup et maintenant je me tais et je m’énerve contre lui de temps en temps, mais ensuite je réalise que qui s’en soucie ? et je m’en vais à mon coucher du soleil. »

– Letter from Allen Ginsberg to Jack Kerouac, from Bombay, India

Après ces voyages, Ginsberg est rentré au moment du mouvement anti-guerre et contre-culture des années soixante et il est largement considéré comme le « Beat » qui a comblé le fossé entre sa génération et ces jeunes activistes d’esprits similaires. Profondément préoccupé par la guerre du Vietnam, il s’est lancé dans la défense du pacifisme et a inventé le terme « flower power » en 1965. Il a fait partie du groupe d’activistes qui a conçu le projet de la marche sur le Pentagone en 1968. Il a écrit de nombreux essais en faisant campagne pour la liberté d’expression, la démystification de certaines drogues et les droits LGBT. Tout au long de son parcours, il a été ouvert sur sa sexualité, encourageant d’autres artistes à sortir de l’ombre de la honte et de la métaphore.

« Je suis avec toi à Rockland
où nous nous réveillons électrifiés du coma par les avions de nos propres âmes qui rugissent par-dessus le toit ils sont venus larguer des bombes angéliques l’hôpital s’illumine des murs imaginaires s’effondrent O des légions maigres courent dehors O choc étoilé pailleté de la miséricorde la guerre éternelle est là O victoire oublie tes sous-vêtements nous sommes libres
Je suis avec toi à Rockland
dans mes rêves tu marches dégoulinant d’un voyage en mer sur l’autoroute à travers l’Amérique en larmes jusqu’à la porte de ma petite maison dans la nuit de l’Ouest »

– Howl, Allen Ginsberg

Il continue de créer une littérature révolutionnaire, inspirée par ses confrères, son art se situant quelque part entre l’idéal commun des « Beats » de prose spontanée et des révisions magistrales dans ses vers libres. Il s’est souvent concentré sur les thèmes préétablis du modernisme – la conscience dans les contraintes du capitalisme. Il voyait la poésie comme la véritable expression de l’intérieur de l’esprit de l’homme, une « expression rythmique du sentiment ».

« Il me semblait que les critiques poétiques, en reniant ainsi la nouvelle poésie ouverte et la liberté d’esprit, de désir, d’imagination, préparaient le terrain mental pour la répression de la liberté politique à long terme – une liberté politique qui ne pouvait être défendue que par l’imagination imperturbable, libre, audacieuse, humoristique, la mentalité de champ ouvert, la poétique de champ ouvert, la démocratie de champ ouvert. »

– When the Mode of the Music Changes the Walls of the City Shake, Allen Ginsberg

Plus âgé, Ginsberg affirme que sa plus grande inspiration parmi ses compagnons a été Jack Kerouac, connu à l’époque pour son roman « On the Road », entre autres. Dans une interview accordée en 1965, Ginsberg a déclaré qu’il pensait que Kerouac avait été et était toujours le plus grand écrivain des États-Unis. Suite à une conversation avec Herbert Huncke, un ami et hors-la-loi, Jack Kerouac fut en réalité le premier à utiliser le mot « Beat » pour désigner sa génération. Il l’a défini plus tard comme signifiant spirituellement illuminé par le fait de n’avoir plus rien à perdre. Le terme plus connu « Beatnik » n’est apparu que plus tard dans la presse, un stéréotype médiatique utilisé pour critiquer les architectes de la littérature « Beat » comme Ginsberg, qui, il faut le reconnaître, n’a jamais manqué d’alimenter leur critique. Vers la fin de sa vie, Kerouac a pris ses distances avec Ginsberg et le reste des « Beats » et son alcoolisme a commencé à affecter sa santé. Malgré cela, Ginsberg montre une profonde tristesse après la mort de l’auteur en 1969, notant dans son journal « au crépuscule, je suis sorti au pâturage et j’ai vu à travers les yeux de Kerouac le soleil se coucher sur le premier crépuscule après sa mort […] son esprit mon esprit à bien des égards ». Ginsberg a survécu à beaucoup de ses amis, mais il s’est battu pour préserver leurs mémoires. En 1974, il a fondé une école de création littéraire et poétique dans le Colorado, qu’il a appelée « The Jack Kerouac School of Disembodied Poetics ».

« Je me suis promené sur les rives du quai fer blanc des bananes et me suis assis à l’immense ombre d’une locomotive du Southern Pacific pour regarder le coucher de soleil sur les collines de maisons urbains et pleurer.
Jack Kerouac s’est assis à côté de moi sur un poteau pété de fer rouillé, compagnon, nous avons eu les mêmes pensées de l’âme, sombres et bleues et aux yeux tristes, entourées par les racines d’acier noueuses des arbres de la machinerie. »

– Sunflower Sutra, Allen Ginsberg

Intéressé par le rock et le blues, Ginsberg a expérimenté avec la musique vers la fin sa vie. Il a interprété sa poésie sur des chansons composées par lui-même ou par des musiciens avec lesquels il a travaillé, tels que Patti Smith, Bob Dylan, The Clash et Paul McCartney. Lors de ses apparitions dans des « Late Night Shows », il a interprété de la musique satirique avec des paroles dénonçant les problèmes politiques qu’il combattait encore. Lors de ces apparitions, il s’est plaint de la censure de la télévision américaine, la comparant à ce qu’il avait vécu au sein de la littérature au début de sa carrière. Décrit par William F. Buckley comme légèrement politiquement naïf dans son émission « The Firing Line », Ginsberg ne peut pas être accusé d’avoir perdu espoir dans sa vision d’un avenir meilleur pour l’Amérique.

« L’Amérique, je t’ai tout donné et maintenant je ne suis plus rien.
[…]
L’Amérique, quand allons-nous mettre fin à la guerre humaine ?
Va te faire foutre avec ta bombe atomique.
Je ne me sens pas bien, ne me dérange pas.
Je n’écrirai pas tant que je ne serai pas dans mon état normal.
L’Amérique, quand seras-tu angélique ?
[…]
Tout le monde est sérieux, sauf moi.
Il me vient à l’esprit que je suis l’Amérique.
Je me parle à nouveau à moi-même. »

– America, Allen Ginsberg

Au cours de ses dernières années, alors qu’il était confronté à des problèmes de santé de plus en plus graves, le thème de la mortalité a commencé à s’infiltrer de manière plus significative dans son travail. Dans ses journaux, on peut noter qu’il s’inquiétait de tout ce qu’il avait accumulé tout au long de sa vie, malgré ses efforts pour vivre de façon minimaliste. Il écrit : « Maintenant que je suis une personne âgée et que je suis coincé avec un million de livres, un million de pensées, un million de dollars, un million d’amours, comment vais-je quitter mon corps ? Allen Ginsberg dit : « Je suis vraiment dans la merde ». » Il est mort d’un cancer du foie le 5 avril 1997 à Manhattan, passant ses derniers moments avec sa famille, ses amis et le lama bouddhiste tibétain Gelek Rimpoche. Le conjoint de Ginsberg, Peter Orlovsky, a décrit quelques heures plus tard sa mort comme étant très paisible. Au XXIe siècle, l’œuvre d’Allen Ginsberg est considérée comme un jalon dans la liberté d’expression et un phénomène de l’avant-garde littéraire.

« Je me réveille le matin
avec un rêve dans les yeux

mais tu es parti à NY
te souvenant Bien de moi
[…]
Je veux l’amour pour lequel je suis né je te veux avec moi maintenant
Paquebots bouillant au-dessus de l’Atlantique
Délicat acier de gratte-ciels inachevés
Arrière du dirigeable rugissant au-dessus de Lakehurst

Six femmes dansent nues sur une scène rouge
Les feuilles sont vertes sur tous les arbres de Paris maintenant
Je rentrerai à la maison dans deux mois et je te regarderai dans les yeux »

– Message, Allen Ginsberg





« Disclaimer » : j’ai lu et apprécié la poésie d’Allen Ginsberg depuis des années, à titre personnel et académique. Alors que je faisais des recherches pour cet article, j’ai découvert l’association qu’il avait plus tard dans sa vie avec NAMBLA. Bien qu’il ait prétendu que cette affiliation à l’organisation venait de sa croyance en la liberté d’expression et qu’il n’ait jamais été accusé de relations inappropriées avec des mineurs, j’ai estimé qu’il était important de soulever cette implication et de la dénoncer. Tout réseau qui cherche à brouiller les limites de l’âge de consentement doit être condamné pour ce qu’il est : une apologie face aux abus sexuels sur les mineurs. En tant que fan du travail de Ginsberg, c’était une découverte désagréable à faire et j’ai envisagé d’abandonner le projet. Finalement, j’ai décidé que l’article pouvait encore être lu pour ce qu’il est : un simple récit biographique des parties de la vie et de la littérature de Ginsberg qui l’ont conduit à être considéré comme l’un des plus grands poètes américains.

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