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Le harcèlement sexuel dans l’industrie du spectacle

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Le harcèlement sexuel dans l’industrie du spectacle Posted on 28 octobre 2020

Dans cet article, nous essaierons de faire un état des lieux sur un thème on ne peut plus d’actualité: le harcèlement sexuel au travail. En effet, nous commencerons à nous intéresser à ce qu’il en est en terme juridique en France, évidemment, mais aussi aux Etats-Unis pour avoir un moyen de comparaison. Cette mise au point nous permettra ensuite de pouvoir étudier la situation dans laquelle se trouve l’industrie du spectacle avec ses spécificités et ses chiffres par rapport au harcèlement sexuel.

Harcèlement sexuel au travail: et la justice ?

Dans une étude publiée en 2014 et nommée La violence à l’égard des femmes à l’échelle de l’Europe faite par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, on sait qu’un tiers des femmes ont subi une agression physique ou sexuelle durant leur vie d’adulte et que 55% femmes ont été victimes d’agression sexuelle au sein de l’UE.

Déjà, commençons par le commencement: comment est défini le harcèlement sexuel dans nos textes de lois ?

"Le fait de harceler autrui par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel, est puni de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 € d'amende." ARTICLE 222 – 33 – 2 du code pénal

Et, on retrouve dans la loi n°2018-771 les devoirs de l’employeur lors d’une situation de harcèlement sexuel. L’employeur se doit d’abord de faire état des actions contentieuses civiles et pénales en matière de harcèlement sexuel ainsi que délivrer les coordonnées des autorités et des services compétents (médecine du travail, inspection du travail, Défenseur des droits, référent désigné par le CSE de l’entreprise).

Nous ne rentrerons pas plus dans les détails des textes de lois sur le harcèlement sexuel au travail pour pouvoir nous pencher sur les cas de harcèlement sexuel dans l’industrie du spectacle. Pour celles et ceux qui souhaiteraient avoir des informations plus précises, je vous mets le lien vers le site du gouvernement où vous retrouverez toutes les lois relatives au harcèlement sexuel au travail: https://travail-emploi.gouv.fr/droit-du-travail/egalite-professionnelle-discrimination-et-harcelement/article/le-harcelement-sexuel .

Même si la problématique du harcèlement sexuel au travail évolue sur le plan juridique et pénal, il demeure que dans les faits, les agressions et les harcèlements sont toujours omniprésents dans le monde du travail et les victimes ont souvent du mal à faire appel à la Justice du travail puisque ces agressions relèvent souvent de la sphère privée.

Harcèlement sexuel dans l’industrie du spectacle: les spécificités et les problématiques.

Aux États-Unis, une étude sur le harcèlement dans le monde du spectacle a été faite par le Center for Talent Innovation (CTI) où il est dit que 41% des femmes et 22% des hommes qui travaillent dans l’industrie du spectacle ont été victimes de harcèlement ou agression à caractère sexuel au cours de leur carrière. C’est donc en terme de chiffres l’un des milieux les plus exposés aux agressions et/ou harcèlements sexuels.

Aux États-Unis, la question de harcèlement sexuel est un problème sociétal qui a mis du temps à être reconsidéré. Longtemps, le terme de harcèlement n’existait pas dans la législation américaine, on parlait uniquement de discrimination sexuelle. Il fallut attendre 1998 pour que la Cour Suprême affirme pour deux affaires que c’est uniquement lorsque le harcèlement sexuel avait une répercussion concrète sur le travail (licenciement, rétrogradation ou réaffectation non souhaitée) qu’on jugeait l’employeur comme l’entier responsable de l’acte. Suite à cela, c’est la commission américaine pour l’égalité des chances (Equal Employment Opportunity Commission) qui a eu pour mission de s’occuper ardemment de contrôler ce fléau.

Le mouvement TIME’S UP

Puis, le 1er janvier 2018, un mouvement significatif a été créé dans l’industrie du cinéma hollywoodien contre le harcèlement sexuel: le mouvement Time’s up. Ce mouvement a été créé par plusieurs célébrités d’Hollywood dont Emma Watson, Reese Witherspoon, Scarlett Johansson ou encore Natalie Portman suite à l’affaire Weinstein et au mouvement et hashtag #MeToo.

Time’s Up a notamment su regrouper plus de 200 avocats bénévoles et récolté 20 millions de dollars pour son fonds de défense juridique. Aussi ici, je vous mets le lien vers le site officiel de Time’s Up pour les intéressé.e.s: https://timesupnow.org/ . Vous pouvez notamment retrouver sur le site une lettre ouverte aux femmes du monde entier évoquant la nécessité de s’attaquer aux problèmes que sont le harcèlement et les agressions sexuelles.

Seulement, même si certains mouvements se créent (comme par exemple le #BalanceTonPorc en France), le problème au niveau de la législation est qu’il n’y a pas de différences faites entre les métiers à “hauts risques” et ceux à “bas risques”. On sait, comme montré précédemment, que l’industrie du spectacle est l’une des industries les plus exposées aux cas d’agressions sexuelles et/ou de harcèlements sexuels ; or dans la législation, aucune différence n’est faite entre les différents corps de métier.

La vulnérabilité des métiers du spectacle

Pour parler de cette problématique dans l’industrie du spectacle, il faut déjà prendre conscience que les métiers du spectacle sont plus vulnérables du fait qu’ils aient une exposition médiatique plus grande notamment puisqu’ils sont souvent en relation avec des personnes très influentes. Le problème majeur du monde du spectacle est qu’il demeure une industrie fermée et qu’une fois que l’on y entre, il est assez compliqué d’en sortir. Ce fait s’additionne avec l’extrême compétitivité parfois inhumaine qui existe et elle-même couplée avec des enjeux financiers énormes. Une victime de harcèlement dans le milieu du spectacle peut très rapidement s’autocensurer par peur d’être “blacklistée” et de se mettre à dos tout un pan de l’industrie et donc de ne plus (assez) travailler.

Ensuite, le but de l’industrie du spectacle est de produire du divertissement et vendre du rêve aux spectateurs. Nous vivons dans un monde impitoyable où les actualités nous accablent de mauvaises nouvelles chaque jour et de catastrophes en tout genre (surtout en ce moment). L’art représente aujourd’hui l’un des seuls échappatoires et l’une des seules sources de divertissement pour la population. Alors, pointer du doigt des problèmes internes au monde du spectacle est délicat. Le spectateur va avoir beaucoup plus de mal à ouvrir les yeux sur les horreurs qui s’y produisent puisque ça revient à détruire et à déconstruire le peu de rêve, de fiction et de magie qu’il s’offre dans sa vie. Nous avons tendance à beaucoup plus mettre des œillères sur les agissements dans cette industrie puisqu’elle est basée sur le paraître, le divertissement et l’image. Il est donc très difficile de dissocier l’image qu’on a d’un acteur dans un film avec ce qu’il est réellement en tant que personne dans la vraie vie. C’est pareil pour un réalisateur.

Le débat du double jugement entre homme et artiste

La question que beaucoup de personnes se posent aujourd’hui quand nous avons affaire à un cas d’agression ou de harcèlement sexuel dans le monde du spectacle est: faut-il séparer l’homme de l’artiste ?

L’affaire Weinstein: Harvey Weinstein (personnalité influente de l’industrie du cinéma) est accusé en octobre 2017 par une douzaine de femmes de harcèlements et agressions sexuels (entre autres).

En soi, cette question est légitime mais elle pose problème sur plusieurs points. D’abord, elle pose problème parce qu’elle laisse entendre qu’un artiste est une double personne et que par conséquent il y a deux jugements à faire: celui de l’artiste et celui de l’homme. Ce que l’homme fait n’est pas ce que l’artiste fait ? Et si l’artiste produit d’excellentes œuvres, est-il pardonnable de ses erreurs en tant qu’homme ?

De mon humble avis, cette question est d’une dangerosité absolue parce que si une personne d’un milieu social moyen qui travaille hors du milieu du spectacle commet un crime -ici une agression ou harcèlement sexuel- il n’aura pas le droit à un double jugement. Pourtant, cela ne veut pas dire que ce qu’il fait est mauvais sur le plan professionnel. Ce n’est pas parce qu’il excelle dans son travail qu’on va dissocier l’homme du travailleur.

Et bien, le danger dans l’industrie du spectacle est que le fait que l’on débatte sur la nécessité d’un double jugement homme/artiste place l’artiste comme un surhomme et donc l’homme comme intouchable. En effet, malgré les erreurs et les crimes qu’il peut commettre, comme il est jugé être un bon artiste, il est jugé pardonnable et donc à beaucoup moins conscience de la gravité de ses actes.

Photo tirée des manifestations suite à la cérémonie des Césars où le film « J’accuse » de Roman Polanski a remporté le titre de meilleur réalisation malgré toutes les accusations portées contre le réalisateur.

Pour conclure sur ce point, comme le domaine du spectacle présente de nombreuses spécificités et demeure une industrie très fermée, il est très compliqué d’y faire valoir la législation du travail en vigueur. Ensuite s’additionne le fait qu’il se joue dans cette industrie de très gros enjeux qui ne permettent pas une liberté de parole absolue et une transparence dans les actes et dans les faits. Puis, étant un domaine vendant du divertissement, du rêve, le spectateur est plus susceptible de mettre de fermer les yeux sur l’activité souterraine du spectacle vivant. Enfin, même si de plus en plus d’artistes prennent la parole et s’engagent pour libérer la parole et les tabous autour du harcèlement sexuel dans le milieu du spectacle, il existe le problème -parmi d’autres- du double jugement sur l’homme artiste qui le place comme intouchable.

L’actrice Adèle Haenel qui quitte la cérémonie des Césars 2020 lors de l’annonce de la victoire du film de Roman Polanski.

Les difficultés d’en parler

De nombreux témoignages de victimes se rejoignent sur la difficulté qu’elles ont eu de parler de ce qu’il leur est arrivé. Une des raisons communes est la peur des représailles. Pour l’industrie du spectacle d’autant plus puisque ces “représailles” peuvent prendre plusieurs formes. Avant de les énumérer, nous rappelons qu’une victime de harcèlement sexuel doit PROUVER ce qu’elle a subi et c’est déjà très compliqué au niveau juridique mais aussi dans le contexte post-traumatique de la victime. Cela crée des peurs chez elle avant même que les procédures soient lancées. Par exemple: la peur qu’on ne la croit pas, qu’on ne fasse rien; la peur des représailles post-plainte; la peur de démarrer de longues procédures qui vont la plonger dans un quotidien autour de ce harcèlement et/ou cette agression (autrement dit, traumatisme). Pour le spectacle vivant, la victime peut aussi avoir peur que sa carrière soit entachée (exemple du cas Ashley Judd). Aujourd’hui, des actrices mondialement connues comme Emma Watson ou nationalement connues comme Adèle Haenel prennent la parole avec transparence mais ça n’a pas toujours été le cas. Et surtout, ce sont des actrices qui ont acquis une certaine notoriété. Qu’en est-il des jeunes actrices.eurs (jeunes en matière d’expérience) qui n’ont pas la même portée de parole ?

ETUDE DE CAS: Le conservatoire de Rennes

Quand la problématique de la pédagogie et de l’apprentissage se pose

Nous allons nous intéressés à un cas particulier qui est arrivé très récemment et qui va nous permettre de soulever une autre problématique liée à l’industrie du spectacle mais cette fois-ci dans la façon dont on y enseigne.

En effet, plusieurs élèves  de la promo de COP 2018/2019 se sont plaints de violences, d’humiliation et surtout de harcèlement sexuel ou non sexuel. 

Quatre élèves expliquent que lors d’un travail d’une scène de viol dans la pièce Titus Andronicus de Shakespeare, le professeur est allé trop loin. Deux étudiantes de la promo dont l’une mineure expliquent que le professeur s’est allongé sur elle, lui faisant mal au point qu’elle en pleurait. Il a fait ça pour “montrer” aux deux autres apprentis comédiens comment il fallait traiter la scène de viol. Il s’est ensuite allongé sur la deuxième comédienne (qui jouait à ce moment-là de la scène un cadavre) et a commencé à mimer une pénétration puis une fellation, portant le visage de l’étudiante proche de son sexe. Elle dit même avoir senti son sexe lorsque celui-ci mimait la pénétration. 

En dehors de l’abomination que représente cet événement, il souligne encore une fois la différence du monde du spectacle par rapport aux autres. Il n’y a pas de règles précises par rapport à la manière d’enseigner le théâtre, l’acting et les arts vivants en général. Le professeur est donc le seul décisionnaire du déroulement de ses cours et de la manière de faire travailler ses comédiens. Et, si cette spécificité peut paraître bénéfique de par la grande liberté qu’elle offre au professeur et aux élèves, il demeure l’inverse dès lors que le professeur utilise son autorité et ses “pleins pouvoirs” de manière abusive. Ici, pour l’exemple du conservatoire de Rennes, les élèves racontent que le professeur avait instauré dès le début de l’année une atmosphère de terreur et ceux-ci avaient constamment peur de l’humiliation. 

Nous pouvons donc nous demander après analyse de ce genre de situation si le domaine, ici théâtrale, mais des arts vivants en général ne devrait-il pas contenir des règles concernant la pédagogie, ou alors être au moins plus contrôlé.

De nombreuses personnalités ont permis ces dernières années d’ouvrir la discussion autour du sujet du harcèlement sexuel. Aujourd’hui on sent sur les réseaux sociaux, dans les médias mais aussi dans les rues que la parole s’est libérée. Les langues se délient autour du harcèlement mais n’oublions pas que chaque jour des femmes (et des hommes) sont confronté.e.s aux remarques, aux regards déplacés, aux gestes intrusifs et irrespectueux et certain.e.s même allant jusqu’aux agressions, aux viols et aux meurtres. Alors soyons tous.tes responsables, vigilant.e.s et surtout bienveillant.e.s de ce qu’il se passe dans la rue ou n’importe où, sous nos yeux.

SOURCES:

https://www.actu-juridique.fr/droit-penal/lindustrie-du-spectacle-une-terre-fertile-pour-le-harcelement-sexuel/

https://www.culturelink.fr/actualites/recits-dhumiliations-harcelement-agressions-sexuelles-scenes-cruelles-au-conservatoire

https://www.liberation.fr/france/2020/09/24/recits-d-humiliations-harcelement-agressions-sexuelles-scenes-cruelles-au-conservatoire-de-rennes_1800435

https://www.ladepeche.fr/2020/02/28/ces-scandales-qui-ont-marque-le-cinema-francais,8761972.php

https://www.liberation.fr/france/2020/09/24/recits-d-humiliations-harcelement-agressions-sexuelles-scenes-cruelles-au-conservatoire-de-rennes_1800435

https://www.ouest-france.fr/bretagne/rennes-35000/rennes-les-methodes-d-enseignement-controversees-d-un-professeur-de-theatre-6989481

https://justice.ooreka.fr/astuce/voir/266384/harcelement-sexuel-au-travail-non-reconnu-en-cas-de-reciprocite

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