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Rencontre avec un collectif de femmes au Mexique

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Rencontre avec un collectif de femmes au Mexique Posted on 10 mars 2021

Dans une commune isolée, en périphérie de la ville de Xalapa, au Mexique, où il n’y pas même de service de santé, des femmes ont pris l’initiative de construire un potager d’aliments et de plantes médicinales. Prendre son futur en main, pour sa communauté, et également pour soi-même. Dans ce lieu désaffecté où s’est initié le projet de potager collectif, nous observons une manifestation d’un féminisme écologique. Au contact de la nature, entourée de leurs comparses, elles partent à la rencontre de leur environnement, et de leur individualité de femme. J’ai eu l’opportunité de partager avec elle quelques-uns de ces moments de vie, dans la chaleur mexicaine, les mains salies par la terre.

Le groupe « Prospera »

L’une d’elle me raconte comment est né le projet. Tout a commencé en 2017 quand le groupe appelé « Prospera » (traduisez « Prospère »), regroupant 120 familles de la commune, fut invité à un atelier sur la violence de genre par le biais de l’Institut de la Femme. Les femmes étaient les plus motivées pour assister à ces séances. Ainsi est apparu l’idée d’un « Réseau de femme de la colonie du Moral » (“Red de las mujeres de la colonia del Moral”). Le cours était une fois par semaine, et il s’agissait d’aborder la violence de genre. Depuis, chaque année jusqu’à aujourd’hui, le groupe s’est réduit, mais les cours continuaient, avec des thèmes comme les droits humains, les plaintes en justice, les aides sociales, la relaxation, prendre soin de soi, entre autres. En 2020 allaient commencer des cours sur l’autonomie, qui furent interrompus par la pandémie. De là est venu l’idée du potager.

« Dans notre colonie, nous n’avons pas de centre de soins ou de docteurs. Il faut sortir de la colonie pour avoir une consultation. Nous nous sommes rendues comptes qu’avant nous nous soignions avec des plantes, des pommades, et nous nous sommes dits que cela serait intéressant d’apprendre à utiliser les plantes médicinales. Ces traditions se perdent. (…) L’objectif c’est d’apprendre à préparer des remèdes, les commercialiser. Ouvrir notre pharmacie serait la ligne d’arrivée. »

Un quotidien difficile

Pour la majorité, le potager est une distraction, une manière de sortir du quotidien, un quotidien qui peut être une grande source de souffrance. Les diverses formes de violence, qu’elles soient physiques, psychologiques, éducatives, patrimoniales, font partie de la vie des femmes. Des violences sexistes qui se transmettent de génération en génération, parfois par les mères elles-mêmes. Des violences normalisées, à travers le mariage où la femme efface ses propres désirs et rêves au bénéfice de son époux et de ses enfants. La routine, l’absence de reconnaissance de son travail domestique, auxquels s’ajoutent parfois les agressions gratuites. C’est de cela que les femmes tentent de se libérer.

« Le potager nous sort de la routine quotidienne que nous avons à la maison, et dédier ce temps au potager, c’est un temps que nous nous dédions à nous-mêmes. On partage des bons moments, on écoute de la musique. Je me sens sans déstressée, de bonne humeur. Je me suis sentie heureuse lors des premières récoltes : manger quelque chose que j’ai semé, travaillé, c’est une merveille, c’est quelque chose d’incomparable. »

L’une d’elle m’a raconté comment le collectif l’a réanimé. La perte de son fils, et de nombreux proches avec la pandémie, l’a réellement affecté. Elle a arrêté de prendre ses médicaments, elle s’est laissée porter par le courant. Jusqu’à ce que le projet du potager lui donne un nouveau souffle, la reconnecte à la terre, avec ces plantes qui soignent le corps et l’âme. Elle m’a raconté : « Je n’écoutais plus de musique, je ne regardais pas les photos de mon fils. Maintenant, j’écoute de la musique, je rends visite à mes proches. Ma fille me dit que ma voix est différente, qu’elle est plus franche, plus réanimée. »

Se marier très jeune

Parfois, il s’agit d’échapper au quotidien avec un époux « au fort caractère ». Quand on se marie jeune, sans savoir ce que représente la vie à deux. L’une d’elle m’expliqua que, pour les parents, surtout lorsqu’ils ont peu de revenus, « plus sa fille se marie rapidement, mieux c’est ». Comme une charge en moins. Mais une fois mariée, engagée, la vraie nature de l’époux se révèle, et sans porte de sortie.

« Je me suis unie à mon époux très jeune. J’allais avoir quinze ans. J’étais toute petite. J’ai eu une vie difficile. Il était bien plus âgé que moi, de huit ans. J’avais une vie à vivre. Alors finalement, j’ai très peu vécu, je suis tombée enceinte très vite. Après la naissance de ma (deuxième) fille, mon mari a commencé à ma maltraiter. Il ne me frappait pas, mais il me criait dessus, il jetait les choses en l’air quand il rentrait ivre. C’est une vie que j’ai dû supporter, mais je n’ai rien dit à ma mère pour ne pas l’inquiéter. »

« Au début, quand nous avions tout juste un an ensemble, il se comportait bien. Puis je suis tombée enceinte et il a changé. Je ne savais pas qu’il était violent. J’avais quinze ans, je ne savais que c’était de la violence. J’ai découvert que c’était de la violence quand je suis arrivé dans le collectif, (…). Maintenant je sais ce que je dois permettre, ce que je ne dois pas permettre. »

Une femme m’a raconté les pressions qu’elle a subi de la part de son mari pour avoir un fils : « La petite dernière a beaucoup de ressentiment pour son papa. Parce que quand je suis tombée enceinte, lui voulait un garçon. Moi je suis catholique, le sexe ne m’importe pas, tout ce que je veux c’est qu’il soit en bonne santé. (…) Quand ils m’ont dit que c’était une fille, j’ai pleuré. Ma belle-mère s’est fâché après moi, car son fils voulait un garçon. Moi j’ai dit, je ne vais pas la rejeter, c’est ma fille. Je me suis dit « tu vas la garder, tu vas souffrir, et si son père ne veut pas d’elle, je m’en fiche. Moi je l’aimerais. »

Des inégalités dans l’éducation

Cette vision du mariage insoluble, très conservatrice, est aussi transmise par les mères elles-mêmes (ou les belles-mères) qui trouvent toujours des raisons aux mauvais traitements des époux. « Le mariage, c’est pour toujours », peu importe ce qu’il se passe. Et les différences de traitement entre femme et homme s’intègrent dès l’enfance, dans l’éducation :

« Les mauvais traitements ont commencé dès l’enfance car ma famille traitait les femmes avec violence. Les enfants pouvaient sortir, et les filles n’allaient pas à l’école, elles devaient se marier. Depuis petite, j’ai dû lutter doublement plus pour avoir ce que je souhaitais. Adolescente, j’ai eu beaucoup de responsabilité, j’avais en charge mes petits frères, comme si c’étaient mes enfants, alors que j’avais onze ans. J’étais une enfant qui s’occupait d’autres enfants, alors que ce n’était pas ma responsabilité. Adulte, j’ai vécu la violence et je l’ai normalisée, je l’ai vécu avec mon mari. Quand je disais à ma maman qu’il me criait dessus et levait la main sur moi, elle me disait que c’était normal, et elle me demandait ce que j’avais fait de mal. »

« En tant que femme, j’ai beaucoup souffert. Quand (ma mère) a eu mon frère, comme c’était un garçon, elle s’est focalisé sur lui. Quand j’avais huit ans, je devais travailler pour sa nourriture à lui. J’ai toujours travaillé, ma mère ne nous a jamais rien concédé, à ma sœur et moi. Quand je suis devenue mère, je ne voulais pas donner la même vie à mes enfants. »

« J’avais environ onze ans. A ce moment-là, ma mère a perdu mon respect. Il (son beau-père) m’a donné une gifle, et ma mère n’a rien fait, elle est restée silencieuse. « Je suis ta fille, pourquoi tu ne fais rien. » »

« Ma belle-mère se mêle de tout, et mon mari me culpabilise. Parfois je ne sais pas si je dois continuer ou m’en aller définitivement. Je lui dis que je ne veux plus que sa mère se mêle de nos affaires, mais lui me dit que, si je m’en vais, il ne m’aiderait plus avec nos filles, mais qu’il continuera à les voir. Je lui dis que ça ne marche pas comme ça.  « Tu ne pourras pas les voir si tu ne t’occupes pas d’elles ». »

Les solutions pour s’en sortir

En effet, le potager représente une source de revenu pour elles-mêmes, ce qui signifie acquérir l’autonomie pour pouvoir s’en aller. Ces femmes se sont construites une nouvelle estime d’elles, et elles souhaitent transmettre aux générations qui viennent le pouvoir que nous avons en tant que femmes. Qu’il existe des institutions pour les aider à sortir du cercle de la violence. Una femme m’a raconté les violences qu’elle a subi durant ses unions, et combien elle souhaite que cela change : « J’aurais aimé avoir de l’aide. Ils (ses « compagnons de vie ») me dominaient beaucoup. Je suis contente pour elles, car elles ne seront pas tant dominées. Elles peuvent se défendre plus. Il y a un lieu qui s’appelle « l’Institut de la Femme » (el « Instituto de la Mujer ») où ils t’écoutent, ils peuvent t’aider pour ne pas que tu subisses tout ça, la violence d’un mari. Ça n’existait pas avant, personne ne m’a aidé. Maintenant, je peux donner des conseils à d’autres familles. « Ce que fais ton mari, ce n’est pas par amour, c’est de la violence ». Elles ont besoin de quelqu’un qui leur tend la main, qui leur explique. »

Une autre me confie : « J’aimerais changer la façon de voir des autres femmes, qu’elles voient qu’elles seules, avec leurs propres moyens, elles peuvent continuer d’avancer. La force et la décision est en chacune de nous : si nous pouvons donner vie à un enfant, nous pouvons tout faire. »

Etre une femme, être courageuse

A s’unir, se réunir, se raconter leurs histoires, aller à des cours sur la violence de genre, elles se construisent une nouvelle définition de ce qu’est être une femme, loin de ce qu’on leur a enseigné. Une femme forte, capable de tout surpasser, maîtresse de son destin. Et je vous laisse ici avec les magnifiques paroles de ces femmes :

« Moi avant j’avais l’idée qu’une femme ne pouvait pas étudier, ni monter à un arbre, qu’une femme devait rester à la maison. Une femme a les mêmes droits qu’un homme. Nous pouvons jouer au foot si on veut, travailler, même un travail difficile. Nous pouvons être ce que l’on veut être. Si je veux être ingénieure, architecte… C’est ça être une femme. »

« Je crois que l’on apprend plus en étant femme. (…) Etre le sexe faible donne des priorités. Le sexe faible parce que nous n’avons rien au départ. Mais je ne suis pas faible, je suis forte. »

« Pour moi, être une femme c’est avoir du courage. Avant, j’avais une idée très négative des femmes. Maintenant je sais que je peux faire mes propres règles. Je veux travailler pour moi-même. Je veux être indépendante, ne pas être maintenue par un homme. Mes tantes ont toujours été des femmes au foyer, et moi je ne veux pas suivre leurs pas. C’est très beau (être femme au foyer), mais il me semble important de garder mon espace. C’est ça être indépendante, c’est ce qui m’importe. »

« En tant que femme, maintenant que je suis âgée, je peux dire que tout est possible, et il n’est jamais trop tard pour faire les choses. »

« Même si je suis une femme, je peux réussir et je vais réussir. Il faut penser positif. Cela sera difficile, cela va nous fatiguer, nous allons suer, c’est sûr. »

« Etre une femme signifie la lutte. Tout ce que l’on fait nous coûte le double (d’efforts), mais c’est aussi ce qui nous rends plus fortes. Tu deviens plus résistante à force de lutter. »

 « Il est temps de nous rendre compte que, si nous, les femmes, nous unissons, nous pouvons faire beaucoup de choses. Il faut arrêter de nous comparer, la différence de chacune est une force. Dans un collectif, un groupe, c’est l’union de toutes ces différences qui fait notre force. »

Merci à elles!

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